Bulle de Vie

Brave

J’y suis. Et j’y suis bien. Il fait une chaleur torride dans cet appartement alors je profite du vent chaud de la campagne au dehors. La chienne des propriétaires est allongée sur le côté et me jette des regards langoureux pour de nouvelles caresses. Mon linge sèche sur la terrasse. Les poules sont au potager. Je respire l’Île.

Au volant de ma voiture de location, je me suis fait la remarque à quel point les choses s’étaient parfaitement synchronisées pour me permettre de vivre cette expérience dans de bonnes conditions. Je me sens en paix, comme si le temps n’existait pas. Ou du moins, comme si il ne rentrait plus en compte dans cette parenthèse de ma vie - si il s’agit bien d’une parenthèse.

Je veux vivre et habiter ce calme intérieur jusqu’à la fin de tout. Je n’ai aucune habitude ici. Je ne connais personne et ne parle pas un mot de la langue. Bien sûr, ça s’apprend et je ne suis pas plus seule ici que je le suis en France. Je n’ai même pas peur de conduire (une voiture et des routes qui ne me sont pas familières). Je ne suis pas sur le qui-vive. J’accueille la vie dans une douceur que je ne connaissais pas… Le pourquoi ici et pas ailleurs reste entier.

La première courte partie de mon séjour s’est achevée. Quelques jours de retraite à pratiquer du yoga matin et soir dans un sublime cocon, entre pins et terre de sienne. La majorité des participantes venait d’Angleterre et d’Ecosse. Nos échanges ont parfois atteint un niveau très instructif voire réparateur. Leur regard d’inconnues plein de bon sens et de bienveillance sur mon parcours a été comme un baume. L’une d’entre elle m’a dit que j’étais courageuse et je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire. On n’avait jamais dit ça de moi et je ne pense pas l’être (du moins, pas dans le sens que je donne à ce mot). Elle m’a expliqué et cela a fait immerger de nouvelles perspectives depuis ce que j’ai pu raconter. Parce que je me sentais assez bien pour m’ouvrir. Pas dans le sens "épanchée" mais je me suis racontée très simplement.

Je réalise à quel point je suis loin d’être la fille difficile à vivre que mes parents ont pu décrire autour d’eux. Je cohabite très bien quand les limites de chacun sont respectées. Je réalise que je suis acceptable et peut-être même aimable. En tous les cas, je me suis sentie acceptée et aimée par ces mots et l’énergie de cette terre. Je réalise qu’en sachant être et faire seule ; être et faire pour moi, je suis apte à connaître l’amour et à partager ma vie. En France ou ailleurs. Surtout ailleurs et ici.

Il y avait une autre française dans le groupe. Elle n’était jamais bien loin de moi. Je ne ressentais aucune affinité pour elle mais elle avait besoin de moi pour se sentir intégrée dans une langue qu’elle ne maitrise pas. Je n’ai pas à donner d’avis sur ce qu’elle traverse en ce moment. Ça lui appartient et j’espère qu’elle trouvera en elle les ressources dont elle a besoin pour faire ce qu’elle estime avoir à faire.

Allongées sur nos transats avant de la déposer à l’aéroport, je l’ai longuement écouté juger les quelques expériences que j’ai partagées au sein du groupe. Selon elle, je devrais me méfier de ma "gentillesse". C’est en étant ce que je suis que je me retrouve trompée et désabusée par les autres. Elle a illustré ses propos en reprenant ma lointaine dernière expérience amoureuse en exemple (alors qu’elle n’arrive pas à statuer sur la sienne). Elle a jugé mon hygiène de vie et mon mode de consommation tout en désaccordant son discours en avouant qu’elle aimerait être "plus comme moi". J’émets la probabilité qu’elle s’est honorée la gloire de m’inculquer ce qui est "bien" de ce qui n’est "pas bien".

Je réalise à quel point je n’ai plus la volonté de me battre contre les idées reçues des experts du dimanche. Je réalise qu’on peut être amateur de yoga, d’huiles essentielles et d’un tas d’autres choses, et avoir l’ouverture d’esprit d’un petit pois. Je réalise que la gentillesse est importante et bienfaisante. Je réalise que je ne m’arrêterai jamais de l’être tant que cela aura du sens pour moi. Je réalise qu’on ne l’a pas si souvent été à mon égard et que ce n’est pas grave puisque je sais. Je réalise que je dois apprendre à l’être davantage avec moi-même.

J’ai retrouvé "ma" prof de yoga rencontrée lors de mon premier séjour. J’aime cette femme. Ma régularité dans ma pratique d’une activité physique m’a permis d’arriver à faire des postures que je n’arrivais pas (ou pas très bien) avant. Ma peur d’avoir "la tête en bas" s’estompe peu à peu. J’espère que j’aurai passé ce cap quand nous nous reverrons. Parce que nous nous reverrons. Je ne sais pas quand ni comment mais c’est une certitude. Je lui ai offert un livre de l’auteure dont nous avions discuté avant de nous quitter. C’était très important pour moi de le lui donner en main propre. Je crois que ça lui a vraiment fait plaisir. J’ai aussi eu quelques cours avec une autre prof. Sa façon dynamique et détaillée d’aborder la conscience du corps est très complémentaire à ma recherche de bien-être à travers cette discipline.

Mon frère a passé sa soutenance de fin d’études. Je suis très fière de lui et de sa réussite. J’ai profité de l’avoir au téléphone pour lui dire que je n’étais pas à la maison. Il m’a dit répondu : "Mais qu’est-ce que tu es allée foutre sur l’Île ?!"

Je n’en suis pas sûre moi-même alors, dans le doute, je suis mon coeur.