Bulle de Vie

Chocolat-orange

Juste après avoir publié mon dernier écrit, mon voisin est revenu se défouler sur ma porte. J’ai appelé la police qui m’a très efficacement envoyé sur les roses (pour rester polie) : "Qu’est-ce qu’on peut y faire, nous ?" Je ne cautionne aucun acte de violence mais il ne faut pas s’étonner que certaines personnes en viennent à se faire justice elles-mêmes si les personnes qui sont censées nous aider et nous protéger nous laissent dans la détresse quand on les appelle. Je n’ai pas envie de comparer ma situation à une autre. J’ai passé ma vie à me comparer aux autres et à minimaliser mes épreuves. Je serai toujours "mineure" tant que je ne me retrouve pas avec un couteau dans le bide. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Le policier que j’ai eu au téléphone m’a dit que je n’avais qu’à sortir de chez moi pour aller porter plainte au commissariat. J’en suis restée coi. Non seulement je n’ai pas eu l’aide escomptée mais le seul conseil que j’ai reçu était de sortir me jeter dans la gueule du loup. Ma voix tremblait tellement que j’étais sûre que ma peur était palpable à des kilomètres. C’est une aberration de me demander de sortir de chez moi alors qu’un fou furieux se tenait au mieux dans la cage d’escaliers, au pire derrière ma porte.

Je me sentais vraiment en danger alors j’ai repris contact avec les interlocuteurs de la cellule sécurité de mon ancien employeur "client". J’avais fait des signalements suite à de nombreuses récidives en mars. Je ne savais pas si ils accepteraient de s’occuper de moi malgré le fait que je ne sois plus collaboratrice. Ils ne m’ont pas tourné le dos et je me suis tout de suite sentie moins seule et désemparée. J’ai attendu le lendemain matin pouvoir redéposer une main courante au commissariat. L’attente fut longue mais j’ai eu la chance de tomber sur une policière plus à l’écoute que la personne que j’avais eu au téléphone. Elle a pris le temps de rédiger et a très bien résumé les faits.

Papiers en main, je suis allée à la mairie pour demander un rendez-vous avec une personne en charge de l’attribution des logements. L’idée d’aller pleurer dans les chaumières pour faire avancer les choses ne m’enchante pas mais puisqu’il faut en arriver là pour avoir gain de cause, allons-y. Si d’autres le font sans scrupule, je le ferai aussi. Ma demande de relogement est active depuis 3 ans et, malgré le nombre d’appartements vides et de mains courantes jointes à mon dossier, rien n’a bougé. Je ne sais pas si cela changera quelque chose mais je me dois d’essayer pour me sortir de là.

Si jamais il se passe quelque chose, ma seule consolation est de me dire que tout le monde était bel et bien au courant. Ça fait un peu maigre…

Je suis allée passer le Réveillon et Noël chez ma mère. Je n’avais pas envie de traverser ces moments seule dans mon appartement. C’était un peu une fuite. J’avais envie de me changer les idées, de voir un peu de monde, de ne pas calculer mes faits et gestes, et de me sentir en sécurité quelque part. J’ai réalisé que je n’avais vu personne de ma famille depuis mon déplâtrage (en octobre) et qu’ils ne m’avaient pas vraiment manqué.

Ces quelques jours n’ont pas été parfaits mais, contrairement à certaines années, je ne les ai pas subis alors je considère que tout s’est bien passé. Je crois que ça vient du fait que je suis restée très active et à distance respectueuse des attitudes blessantes.

Comme prévu, je me suis lancée le défi de faire mon premier dessert de Noël. Je suis restée traditionnelle en optant pour une buche chocolat-orange. Mon père est passé pendant que je préparais la génoise et il n’a pas pu s’empêcher de jouer les critiques. Lui qui dénigre ouvertement mes entreprises a trouvé que j’avais "du mérite" à faire la recette de A à Z (parce qu’il considère qu’on ne cuisine pas vraiment si, par exemple, on ne fait pas sa pâte soi-même). Il s’est empressé d’ajouter un : "Tu sais ce qui aurait été encore mieux ?" mais je ne lui ai pas laissé le loisir de finir sa phrase car je l’ai déstabilisé en lui répondant : "Oui, d’être assez bien pour toi."

Le silence qui a suivi était chargé d’un… je-ne-sais-quoi, du "plouf" du gars dont le piège est tombé à l’eau. Je lui ai laissé le dernier mot. Il m’a dit que j’avais un problème à anticiper ses paroles comme des "messages automatiques de méchanceté". Je n’aurais pas dit mieux moi-même (la preuve qu’il sait très bien ce qu’il fait puisqu’il met des mots dessus). Mon "problème" n’est pas/plus le mien mais le sien. Ces années d’emprise ont été très dures à dépasser mais j’imagine que c’est d’autant plus frustrant de voir une ancienne proie s’échapper pour de bon.

J’ai emporté tout mon petit bazar chez ma mère et j’ai fini la décoration sur place. J’étais tellement fière du résultat, surtout pour une première ! Non seulement c’était présentable mais tout le monde s’est régalé. Ça m’a fait tellement plaisir de les voir en faire une photo et se resservir. La ganache a eu tellement de succès que mon beau-père a demandé à garder le reste du Tupperware pour le finir à la cuillère. J’ai également passé beaucoup de temps en cuisine pour faire un maximum de fait-maison et rester loin des discussions.

J’ai beaucoup (beaucoup) bu. J’ai fumé en sortant le chien. C’est le seul moment où les larmes me sont montées. Ma chienne m’aime d’amour et elle me manque beaucoup. Des placébos bien agréables quand le vin est bon et qu’on n’est pas très à l’aise avec le monde. Je prévois d’y retourner quelques jours pour passer le Nouvel An. Je réfléchis à une autre patisserie pour conquérir les assiettes. Je m’amuse beaucoup à expérimenter en cuisine.

Mon père m’a offert un livre sur les huiles essentielles et mon frère, un micro-ondes en clin d’oeil à sa désolation face à l’absence de certains électroménagers chez moi. Il m’a donné un deck de cartes et a fait quelques démonstrations de magie pour épater la galerie avec talent. J’ai aussi eu du chocolat de la part de mes tantes. Les cadeaux sont ce qu’ils sont. Je n’ai plus envie de calculer ma valeur en fonction de ce que je reçois (même si j’avoue que je pensais que ma mère et son mari penseraient à moi). Je suis contente de ne pas avoir été oublié par ceux qui ont eu un geste et encore plus de ne pas avoir passé ma journée et ma nuit à pleurer sur des mots maladroits et des idéaux égarés.

Et quelque part, au fond de moi, je n’étais pas toujours là même en étant à côté d’eux. Je sentais la chaleur de ma chienne contre moi ou à mes pieds mais mon esprit était loin. Je m’imaginais un voyage ou le rêve d’un voyage… J’aime cet espace qui n’appartient à personne entre moi et les autres.

Ça va aller.