Bulle de Vie

Does it ring a bell?

Je suis tombée sur le chemin en allant à la salle de sport. Il y avait un nid de poule sur le parking et, en voulant éviter des bris de verre, je me suis pris le pied dedans. Tout va si vite dans ces moments. Je me suis étalée comme une crêpe. Ma cheville droite s’est tordue ; mon genou gauche s’est déchiré (mais je ne l’ai découvert que plusieurs heures plus tard). C’est le troisième choc important sur cette cheville alors j’ai tout de suite su que c’était grave.

D’abord la douleur qui traverse les membres comme un écho, et puis cette alerte irrépressible et urgente qu’envoie l’organisme pour tomber dans les pommes. Si d’aventure il m’arrivait d’avoir la certitude qu’on pourrait venir me chercher et s’occuper de moi, je m’autoriserais à m’abandonner au bord de la route sans demander mon reste. Mais ce n’est pas le cas. Et puis, je voulais me sauver. Je crois. Je me suis relevée et j’ai fait demi-tour comme si de rien était, le sac de sport à l’épaule et la démarche d’une écorchée. Pendant les minutes et les pas qui ont suivis, je n’ai qu’un souvenir sourd. J’avais mal, très mal. J’entendais l’eau faire des clapotis dans ma gourde. Et c’était tout.

Mon corps s’est réveillé quand je me suis assise sur le canapé. Ma cheville avait fait pousser une bosse de la taille d’une pêche sur le côté. Mon jogging avait un petit trou au genou. J’ai appelé mon père (qui habite à côté de chez moi) pour savoir si il était disponible pour m’accompagner aux urgences. Il était en chemin vers la gare pour aller travailler. En outre, il était certainement à quelques mètres de là quand je suis tombée. Je me suis sentie plus blessée par le fait qu’il ne veuille pas rebrousser chemin que par le fruit qui sortait de mon pied… Il a eu cette remarque : "Tu tombes souvent quand même." Non seulement il ne m’a pas aidé mais il sous-entendait presque que je l’avais fait exprès… Il m’a dit d’appeler le 115 et bon courage.

Le 115 m’a dit d’appeler le 15. Le 15, d’appeler SOS Médecins. SOS Médecins, de rappeler à 13:00 car ils ne desservaient pas ma ville et n’avaient personne à m’envoyer. Oui, oui, d’accord.

Je suis allée m’allonger sur le lit. J’étais en nage. Depuis quand j’étais en nage ? J’ai pris une photo de mes pieds et je l’ai envoyé à mon frère : "Does it ring a bell?". Et c’est lui, à l’autre bout de la région parisienne, qui a paniqué pour moi et s’est démené pour s’organiser, avec l’aide de sa copine, pour venir me chercher et m’emmener à l’hôpital. Il a apporté ma première paire de béquilles qui date du collège. La boucle bouclée. Il a placé un masque sur mon nez en sortant de la voiture, et j’ai senti ses longs doigts enrouler les élastiques derrière mes oreilles.

Dans la salle d’attente des urgences, j’ai essayé de me rassembler. Je me suis souvenue que ma première pensée a été pour mon hoodie. J’avais peur de l’avoir déchiré dans ma chute. Ça me parait tellement absurde maintenant. Et puis une petite dame est arrivée avec son fils et son mari pour un AVC. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai commencé à refaire surface. En me sentant petite, toute petite, avec mes membres en feu et en vie.

Je me souviens de l’expression des yeux de l’infirmière quand je lui ai dit que je ne me sentais pas bien. Elle m’a donné deux cachets de je ne sais quoi, avec un arrière-goût de citron, quand je lui ai répondu par la négative que je n’avais rien pris pour me soulager jusque-là. Elle m’a installé sur un fauteuil roulant. J’ai roulé des kilomètres et des kilomètres. On m’a garé dans un couloir, près d’une civière où une dame délirait. La radiologue s’est explosée la tête contre la machine en se relevant trop vite. Et le médecin me tutoyait en regardant la mémoire de ma cheville brisée, encore… J’ai enlevé mon jogging pour la pose du plâtre. Sous le petit trou du genou se cachait une plaie vive et suintante de peau et de sang… Quelqu’un m’a dit que j’étais gentille et a glissé dans mon dossier médical un certificat pour l’école et un arrêt de travail, dans le doute. Où que j’aille, les gens n’arrivent pas à me donner un âge ni à s’approcher de mes origines. Je me demande à quoi je ressemble.

L’hôpital nous a rappelé à mi-chemin du retour pour nous demander de revenir. Faux départ. Ils m’ont laissé partir en oubliant de m’administrer ma première injection d’anticoagulant. L’aide-soignante m’a montré comment m’y prendre pour le faire moi-même à la maison…

Mon frère et sa copine se sont occupés des médicaments et ont mangé des kebabs. Mon frère a fait du café et s’est étonné que je n’ai ni machine à capsules, ni micro-ondes à la maison. Avant de partir, il m’a dit qu’il viendrait me voir en semaine pour m’aider. Ça m’a fait du bien qu’il ait fait tout ce qu’il ait pu pour moi. Mon père est passé. Ma mère est passée.

Je n’ai pas encore pleuré.