Bulle de Vie

En carton

Mon frère me regardait avec des yeux comme des soucoupes pendant que je lui disais : "Wow, j’aime tellement le vent !". Sa sensation provoque une sorte de bien-être quasi instantané et me remplit d’extase. J’aime le vent. Le sentir passer dans mes cheveux, en faire ce qu’il veut, me rafraichir à m’en faire frissonner alors que le soleil cogne sur ma peau. Le Sud m’a laissé un joli bronzage, comme la promesse d’un été dont je vais savourer chaque minute.

Ce long week-end de retrouvailles, de balades, d’exaspération, de rires et de discussions m’a vraiment fait du bien. D’autant plus qu’il ne s’est jamais autant passé autant de choses depuis que j’ai quitté ma routine et décidé de prendre du temps pour moi. Et de bonnes choses avec ça !

Je suis allée voir mes grands-parents. Cela faisait plus d’un an et demi que je n’avais pas pu les voir. En temps normal, je note les petits changements dans leurs habitudes d’une fois sur l’autre. Ce n’est en général que des petits signes mais cette année et demie de séparation les a marqué plus que jamais. Ça a été un choc, surtout pour ma grand-mère. Ils ne s’activent plus comme avant et trouvent des excuses pour ne plus sortir. Les promenades d’autrefois sont raccourcies et pénibles à finir. Ils se cachent derrière ma présence pour faire un doigt d’honneur aux préconisations de leurs médecins et manger tous les interdits…

Je suis restée juste ce qu’il fallait avant de retomber dans leur classique lassitude et empressement de me voir repartir qui les rendent aigris et méchants. Je me suis autorisée une matinée seule en bord de mer, à faire des photos et à marcher sur la digue. J’avais besoin de ce moment à moi.

A mon retour, un heureux courrier m’attendait : un logement m’a été attribué d’office ! Mon contact du service client m’a avoué qu’elle craignait pour ma vie à force de voir mes courriers d’appel au secours passés chaque semaine… Et, très franchement, je pense que c’était la seule issue possible sans action de leur part.

Malgré les cartons qui s’empilent autour de moi, j’ai du mal à réaliser que this is it. La visite de l’appartement m’a laissé presque indifférente alors qu’il est très bien et que j’y serai mieux une fois installée. C’est plutôt que c’est allé si vite que je n’ai pas eu le temps de m’y projeter, de m’imaginer vivre dedans. J’attends ce moment depuis tellement d’années. Est-ce que ça y est, vraiment ? Je l’ai parfois écrit ici : l’angoisse des derniers mois a été très difficile à subir et à surmonter. J’ai encore peur parfois. C’est un soulagement de sortir définitivement de là. Mon voisin est de nouveau dans une phase "calme" et je ne serai plus là quand il fera une rechute. Je ne serai pas loin mais totalement hors de sa portée, totalement en sécurité, et peut-être heureuse. Plus jamais -- JAMAIS -- il me fera du mal.

Je pense que j’apprécierai ma chance et que je réaliserai pleinement ce qu’il se passe quand je verrai mes affaires partir dans le camion, que je regarderai cet intérieur totalement vide et que je remettrai mes jeux de clés. Je voudrais prévenir le.a prochain.e locataire et il se peut que je laisse un mot quelque part… mais je crois foncièrement que la vie m’appelle ailleurs. La seule chose dont je dois me préoccuper, c’est de me reconstruire.

Mon entourage a aussi accueilli la bonne nouvelle à l’exception de mon père. Cela ne devrait même plus me surprendre. Sa réticence au changement, son manque de confiance en lui qu’il projette salement sur moi. Il m’avait déjà servi son discours quand j’avais emménagé ici. Il espérait que répéter ses arguments et sa peur me ferait renoncer. Il reprend les mêmes (sauf celui "d’abandonner mon frère") et il recommence : est-ce que je suis assez responsable pour assumer le loyer ? Est-ce que ma sécurité est réellement prioritaire quand ma situation professionnelle est précaire ?

Mais je suis une lionne : je sais pour quoi je me bats. Je suis résiliante. Je ne baisse pas les bras. Je ne renonce pas.

Je pense avoir assez de recul sur mes expériences pour comprendre que je suis loin d’être immunisée contre les aléas de la vie. Certaines choses se passent bien (même très bien) ; d’autres se passent mal (même très mal). Mais je n’arrive pas à me convaincre (ni à être convaincue et c’est visiblement là le problème) que rester focalisée sur ce qui pourrait hypothétiquement mal se passer peut m’aider à avancer. Et cela vaut pour tous les domaines finalement. Personne ne sait vraiment ce qu’il va se passer. Personne n’est prêt pour ce qu’il va se passer. Je ne suis pas sûre qu’il existe de "bon moment" pour les changements. Alors autant faire son maximum pour vivre mieux quand les opportunités se présentent.

Je n’ai pas voulu rentrer dans son jeu d’emprise. Je ne lui ai jamais donné de raison de douter de ma capacité à me gérer et je n’ai rien à lui prouver. Je lui ai simplement dit qu’il pouvait soit choisir de me faire confiance et m’aider seulement si il le souhaitait vraiment ; soit de me laisser tranquille car je peux gérer la situation seule. Dans les deux cas, je suis d’accord.

Il m’a répondu que "comme d’habitude", je me méprenais et que, puisque c’était comme ça, il n’en parlerait plus. Dans la foulée, il s’est désisté sans motif alors qu’il s’était engagé à visiter l’appartement avec moi et n’a plus donné signe de vie depuis. Et c’est à moi qu’il vient faire des leçons de maturité… Fut un temps où je me serais mise en colère à m’en rendre malade. Aujourd’hui, je suis déçue mais je n’ai plus l’énergie pour ces conneries.

Je peux compter sur moi et c’est encore ce que je connais de plus fiable. Et peut-être même de plus fort.