Bulle

Liberté

Maman m’a poussé sur un fauteuil roulant pour m’éviter une nouvelle chute en béquilles sur le sol lustré de l’hôpital. J’avais l’impression d’être de nouveau sa petite fille en poussette. Je me suis plongée dans un souvenir d’enfance où nous chantions en allant (ou en revenant) des courses. La Shoop Shoop Song. Maman prenait de l’élan et sprintait en ligne droite. On riait comme des folles, cheveux au vent. Et à la pente, je levais les bras et elle lâchait la poussette qui partait à toute vitesse. C’était grisant.

Je suis libre, tellement libre depuis que l’on m’a enlevé le plâtre ! J’ai beaucoup de mal à marcher. J’ai fait ma première sortie dehors seule depuis plus d’un mois. Il faisait beau alors j’ai voulu prendre l’air. Conduire m’est très pénible et sollicite le mauvais pied. J’ai une chaussette de contention qui m’aide à gérer la sensibilité de ma cheville et la douleur qui s’élance à chaque pas. Je m’applique au maximum à la maison en attendant mes premières séances de kinésithérapie.

Ce matin, j’ai pris une éternité dans la salle de bain à prendre soin de moi. Tous les muscles de ma jambe plâtrée ont fondu comme neige au soleil. Ce n’est pas très agréable de la toucher (ma peau pèle jusqu’au genou) tandis que l’autre contraste, bien ronde et tonique. J’ai aussi fait le grand ménage : le sol, les bois, les draps… Ils en avaient grand besoin. Mon esprit aussi. Et je suis en train de construire plusieurs projets qui ont muris pendant ma période convalescence. Ça prend forme…

J’ai reçu l’appel de "ma chef" en fin de semaine. Des collègues et la personne que je remplaçais (de retour) se sont chargées de lui rappeler que ma mission arrivait à son terme, que je n’avais toujours aucune confirmation et d’autres plans à l’horizon. Si ils ne l’avaient pas fait, je ne l’aurais pas fait. Epuisée, je n’avais plus envie de relancer. J’avais fini par lâcher prise et me dire qu’on savait où me trouver. Non seulement je me suis sentie navrée qu’elle n’ait pas su y penser par elle-même mais, encore une fois, sa brutalité m’a laissé sans voix. L’appel a duré moins de deux minutes et était direct : "J’entends des choses se dire… Qu’est-ce que vous attendez de moi exactement ?". Sans voix, vraiment.

J’ai débité mon flot de questions d’une traite de peur qu’elle raccroche sans prendre le temps d’écouter ce que j’avais à dire. Elle m’a répondu que personne n’avait réellement l’intention de me tenir au courant (pour quoi faire), que trois semaines de congé faisaient un peu beaucoup mais qu’elle comprenait mon besoin -- surtout avec "mon histoire de pied" -- et qu’elle revenait vers moi avant la fin de la journée avec une proposition. Et, sans surprise, je n’avais rien reçu à la fin de la journée.

J’ai découvert la fiche de poste en me connectant le lendemain matin. Envoyée la veille en soirée. Et rien. Pas de motivation, ni d’enthousiasme particulier. Pour être honnête, seul le salaire en valait la peine et a retenu mon attention car le contenu ressemble à une liste de problèmes dont personne ne veut plus s’occuper. Je n’ai pas envie d’être bien payée pour être malheureuse. Je n’arrive pas à déterminer si la mission n’est vraiment pas intéressante ou si c’est toute cette attente, tout ce mépris, qui ont totalement flingué ma curiosité. Les deux cumulés sans doute. Enfin, trois.

Quelques jours avant cet épisode, j’ai reçu une excellente nouvelle de la part de l’école : mon dossier a été accepté ! ! Un grand OUI ! ! J’ai dû m’y prendre à deux fois en lisant le mail de réponse. Puis j’ai senti l’adrénaline monter, monter, monter…

J’ai aussi eu deux autres appels spontanés d’agences d’intérim pour de nouvelles missions. Rien d’intéressant en soi mais ça m’a fait beaucoup de bien de sentir que les portes ne sont pas fermées. Ça m’a fait prendre conscience qu’il y aurait sans doute d’autres missions mais peut-être pas d’autres occasions d’avoir une formation financée, d’aller décrocher un nouveau diplôme, ni d’intégrer une école de commerce.

Ce diplôme, je le visais déjà en 2019. Juste après ma VAE, je m’étais inscrite à des cours du soir pour poursuivre sur ma lancée dans ce domaine que j’ai appris sur le tas. Mais l’impossible charge de travail et les soucis au sein de l’entreprise pour laquelle je travaillais m’ont vidé de toute énergie jusqu’à la fin… Ce n’était pas le moment, tout simplement.

La vie m’ouvre les bras sur cette deuxième chance et je ne peux pas l’ignorer. Je me dis que je dois la saisir pour ne pas avoir de regret et, surtout, pour m’écouter. Je me dois d’essayer, de faire quelque chose pour moi, pour mon avenir, de tout mettre en oeuvre pour atteindre mon but. OK, le salaire ne sera pas aussi confortable pendant quelques mois mais mon quotidien aura du sens. S’éduquer et apprendre, c’est s’élever en travaillant sur soi, pour soi. Cette chance n’est pas donnée à tout le monde. Ça me parait encore plus évident maintenant que je l’écris ! Ça me fait peur. Dites-moi que je peux y arriver. Non, dites-moi que je vais y arriver.

J’ai pris la peine d’informer ma famille de mon dilemme et de mon inclinaison. Tous se sont mis à ma place (alors que je ne demandais rien) et auraient choisi de continuer en mission d’intérim. L’emploi et l’argent d’abord, évidemment. Je comprends, j’y ai pensé. J’ai décidé de suivre mon coeur même si c’est la seule chose qui me suit et me soutient dans ce défi. Si j’y arrive, non seulement je pourrais prétendre à des postes intéressants et des salaires équivalents mais je pourrais aussi mieux me réaliser dans mon travail, me développer personnellement et aider des gens.

Au cours des deux dernières nuits, j’ai rêvé d’un homme que j’ai déjà vu mais que je ne connais pas. Impossible de remettre les contextes. Le premier souvenir que j’en ai, c’est son corps sec de trois-quart. Il portait une tenue décontractée que l’on met quand on reste à la maison. Joyeux, il parlait à des personnes sans identité qui se trouvaient là et est allé s’asseoir à côté d’une silhouette aux traits épais sur un canapé blanc. On aurait dit un dessin au fusain. Il a posé la main sur son sein droit. Il portait un porte-bébé et a replacé un de ses petits pieds fragiles au moment de s’asseoir. Et cette nuit, j’ai vu, le temps d’un flash, son visage, très net, posé à côté du mien comme si il se reposait à côté de moi. Il me souriait.