Bulle de Vie

Strawberry SuperMoon

Je n’ai jamais été aussi exténuée de ma vie. Pourtant, j’ai eu mon lot d’épisodes de baisse de régime mais je crois ne jamais avoir été aussi fatiguée dans la durée. J’ai l’impression que je serais capable de m’endormir n’importe où et n’importe quand. Je suppose qu’un matin, je me réveillerai et je serai à nouveau en pleine forme. Il en va de même pour l’appétit. Je pourrais manger un éléphant que j’aurais à nouveau faim dans une heure… Tant de changements, d’amorces de nouveaux départs !

Mon père est vraiment une créature étrange et imprévisible. Après un énième comportement inexplicable, il a pris mon déménagement très au sérieux. Il a été d’une bienveillance et d’une générosité que je ne lui connaissais pas. La petite voix au fond de moi s’est dit qu’il savait qu’il n’avait pas été correct et que tout cet investissement inattendu demandait pardon. Il a fait son maximum. Et même plus. Et même trop.

Du jour où les déménageurs ont tout emporté jusqu’aujourd’hui, il a vraiment mis les mains dans le cambouis et s’est même montré protecteur. Nous avons déjeuné ensemble à l’extérieur à plusieurs reprises. Cela ne nous était pas arrivé depuis mes 30 ans…

J’ai réalisé que je l’appelais "Papa" comme j’appelais "Maman". C’est-à-dire comme quand j’étais petite, comme si c’était là leur prénom et non la place qu’ils occupent dans ma vie. Soit parce qu’ils ne peuvent ou ne veulent pas de cette place et, pour la première fois, je me suis sentie totalement en paix avec le fait qu’il n’y ait plus de dissonance dans l’attachement de ces termes.

Quant à l’appartement, il l’a visité en y déposant les cartons et semble conquis. Il a eu un coup de coeur pour ce qu’il a décidé d’appeler "le cellier". Une phrase m’a marqué en particulier. Il a dit : "Cet appartement est magique." Et il l’est parce que je le suis et il me tient à coeur d’y répandre ma magie. Bien sûr, son côté rationnel a tenté de reprendre le dessus et, à sa seule tentative, je lui ai demandé d’avoir confiance et de ne pas tout gâcher avec de nouvelles maladresses. Il s’y est tenu et j’ai apprécié cet effort.

Il m’écoute me projeter dans ce nouveau chez-moi et m’aide à concrétiser mes aménagements. Je n’avais pas eu beaucoup de temps pour apprécier l’espace et m’imaginer vivre ici à ma première visite. Maintenant que j’y suis, c’est évident. Les formes et les couleurs m’envahissent. Les cartons resteront là où ils sont le temps qu’il faudra. Je ne suis plus pressée. J’ai le minimum vital à portée de main. Ma priorité était d’être en sécurité. Et bientôt, avec la force du temps, je suis sûre que ce sentiment grandira et reprendra sa place. Je construis de nouveaux repères.

La semaine de transition a été très mouvementée. J’ai jonglé entre les deux appartements. Rendre l’un familier et habitable ; rendre l’autre tout court. Je suis arrivée un peu plus tôt que l’heure convenue pour l’état des lieux de sortie. J’avais besoin de dire au revoir à cet endroit qui a été mon premier appartement, mon premier chez-moi, ma première maison. Je l’ai remercié de m’avoir abrité et protégé pendant toutes ces années. Et j’ai prié.

J’ai rendu les clés et suis partie sans me retourner.

J’ai du mal à croire que tout cette période douloureuse de ma vie est finie. Ça me fait tellement du bien de me le dire et d’épurer progressivement toute cette place pour accueillir de nouvelles choses bonnes pour moi. Après toutes ces nuits d’angoisse et d’insomnie et de ces journées où je peinais à manger et à garder de la nourriture en moi, peut-être que mon corps se libère enfin de ces états qui ne lui étaient pas naturels…

J’arrive dans la dernière ligne droite de ma formation de photographie. Les choses sont un peu décousues avec tous les réaménagements qu’il a fallu faire mais j’espère que nous arriverons à maintenir l’exposition pour la rentrée. Et si ce n’est pas possible, je serais contente d’être allée au bout de ce projet personnel. Je crois avoir atteint mon objectif premier : m’être nourrie intellectuellement et améliorée techniquement dans un domaine que j’aime et qui m’habite. Je vois les différences bien nettes entre l’avant et l’après. J’en saurai davantage dans les prochains jours avant de repartir pour une petite semaine de randonnée…